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Etude de la condition noire et couleur de peau du chercheur.

Article publié dans Kwandika, Analyse n°7. Bamko-Cran, www.bamko.org. Responsables de la publication : Sarah DEMART (PhD, Sociologue) et Mireille-Tsheusi ROBERT (Présidente de Bamko-Cran).
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     Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl - octobre 2018 Ð Analyse n¡ 7 - th•me racisme ComitŽ fŽminin et afrodescendant pour lÕinterculturalitŽ !"#$% $%   !" $%&'()(%& &%(*+ +) $%,!+,* '+ -+", ', $.+*$.+ !"    !"#$%&$# ("))*# +   ,-%.-/ *#0*%1 2&.3 4$56" $78) Des contraintes de lÕenqu•te sur la condition noire en tant que chercheur blanc On dispose aujourdÕhui de diffŽrentes donnŽes statistiques sur les discriminations ethno-raciales, que ce soit via les barom•tres proposŽs rŽguli•rement par lÕEurope sur le sujet (voir notamment lÕEurobarom•tre 2015) ou le rapport rŽalisŽ par Demart et al. (2017). Il semble par contre plus difficile dÕapprŽhender les processus par lesquels se matŽrialisent les interactions. Je distingue volontairement les discriminations ethno-raciales des interactions ethno-raciales. Alors que les premi•res entra”nent gŽnŽralement la restriction de lÕacc•s ˆ un bien ou un service (logement, travail, formation) et peuvent tre ŽtudiŽes par lÕintermŽdiaire dÕenqutes par questionnaires, les secondes sont faites de ces petites choses du quotidien, loin cependant dÕtre anecdotiques dans un parcours de vie, que les personnes stigmatisŽes rencontrent dans les Ç contacts mixtes È entre Blancs et Noirs (Goffman 1975) et qui tŽmoignent de la condition de ces derniers. La question qui se pose est celle des outils de lÕenqute de terrain ˆ employer pour Žtudier les interactions en lien avec cette condition noire (Ndiaye 2009). A ce stade, il est important de prŽciser que, si je reprends les catŽgories "    Jonathan Collin est Doctorant en Anthropologie (ULi•ge) et Ma”tre assistant en Sciences  sociales (Institut Parnasse-ISEI - Bxl). Il prŽpare une th•se de doctorat, sous la direction du  Professeur Yves Winkin, intitulŽe "Bandes ˆ part ou qute d'appartenance? Une anthropologie de la condition des jeunes Noirs ˆ Li•ge". Il a publiŽ rŽcemment un article basŽ sur sa lecture du livre "LÕombre du monde", de Didier Fassin (Culture et MusŽes n¡26), et un article intitulŽ "Le travailleur mŽdico-social, entre lÕinstitution et les parents" (PensŽe plurielle n¡43). Enfin, il est correspondant du Groupe de Travail 15 "Analyse qualitative interdisciplinaire" de l'AISLF.     Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl - octobre 2018 Ð Analyse n¡ 7 - th•me racisme Ç Noir(s) È et Ç Blanc(s) È, il ne sÕagit nullement dÕessentialiser ces types dÕindividus. En outre, ces catŽgories sont rŽguli•rement employŽes par les enqutŽs eux-mmes. Il convient alors de ne pas nier lÕimportance des mots Ç indig•nes È car ceux-ci Ç sonnent justes È et permettent de produire une analyse tout en finesse (Beaud et Weber 2010 : 230) et la comprŽhension Ç de ce qui se joue sur une sc•ne locale et de ce qui est en jeu dans un contexte plus large [É]. È (Fassin 2011 : 330). Cet article a pour objectif de prŽsenter certains enjeux mŽthodologiques liŽs ˆ la comprŽhension et ˆ lÕanalyse du stigmate de la couleur de peau. Le stigmate de la couleur de peau ressort effectivement comme la Ç ronde journali•re È des individus stigmatisŽs (Goffman 1975), une ronde que je me suis attachŽ ˆ apprŽhender ˆ travers lÕobservation et, ou le rŽcit des interactions mixtes sur le plan ethno-racial. Pour Žclairer les spŽcificitŽs de la mŽthodologie mise en Ïuvre, je rapporte dÕabord une vignette ethnographique. Ce jour (terrain : 27/01/2016), jÕaccompagne Damien (prŽnom dÕemprunt), jeune LiŽgeois dÕascendance ivoirienne dans un agence dÕintŽrim. Celui-ci, ‰gŽ de 17 ans, souhaite travailler en tant que jobiste pendant les vacances scolaires. Nous nous prŽsentons ˆ lÕaccueil dÕune agence dÕintŽrim o se tiennent, derri•re un comptoir, deux femmes, une ‰gŽe dÕenviron cinquante ans et la seconde se situant dans la trentaine. Ayant fait part du souhait dÕinscrire Damien comme demandeur dÕemploi avec statut dÕŽtudiant, la prŽposŽe plus ‰gŽe sÕadresse ˆ lui sur un ton sec. -   PrŽposŽe : vous tes envoyŽ par un employeur ? -   Damien : non. -   PrŽposŽe : alors, je nÕai rien ˆ vous proposer.  Ayant peut-tre lu sur mon visage une forme dÕŽtonnement suite ˆ cet Žchange assez direct, la prŽposŽe va alors poser une autre question, pour justifier sa rŽponse catŽgorique de dŽpart ? -   PrŽposŽe : vous avez moins de dix-huit ans ? -   Damien : oui. -   PrŽposŽe : alors, •a ne sert ˆ rien car on cherche des personnes dans lÕenseignement supŽrieur car elles ont plus de disponibilitŽs au niveau des horaires.  Nous prŽcisons quand mme que ce serait pour un job Žtudiant pendant les vacances scolaires des mois de juillet et aožt mais la prŽposŽe plus ‰gŽe maintient une position fermŽe : Ç tout est dŽjˆ pris, on nÕa rien ˆ proposer pour les grandes vacances È .     Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl - octobre 2018 Ð Analyse n¡ 7 - th•me racisme Une observation et une question apparaissent suite ˆ cet Žchange. DÕune part, ˆ aucun moment, les deux employŽes de lÕagence dÕintŽrim nÕont demandŽ ˆ Damien ses qualifications ou ses expŽriences antŽrieures. DÕautre part, ˆ quoi servent les agences dÕintŽrim si lÕon ne prend pas la peine dÕexaminer le profil du candidat, si aucun emploi nÕest disponible et sÕil faut avoir minimum dix-huit ans pour prŽtendre ˆ un  job dÕŽtudiant (alors quÕil est lŽgalement possible dÕoccuper un tel emploi ˆ partir de quinze ans) ? Il est difficile de conclure dŽfinitivement ˆ une discrimination ethno-raciale mais les questions et rŽponses formulŽes par lÕemployŽe de lÕagence dÕintŽrim laissent planer un doute raisonnable quant aux raisons rŽelles pour lesquelles la candidature de Damien nÕa pas ŽtŽ examinŽe plus avant. LÕordre (racial) des interactions Cette vignette ethnographique met en Žvidence que Ç l'ordre de l'interaction È (Goffman 1988) est globalement respectŽ quand un Ç Blanc È, que lÕon pourrait qualifier de bienveillant, est prŽsent. Certes, on sent que quelque chose ne va pas mais peut-on sÕen plaindre ? Les interactions ethno-raciales les plus ouvertement violentes ont gŽnŽralement lieu en lÕabsence du chercheur, dont les individus blancs prŽsument sans doute, puisquÕil accompagne une personne noire, quÕil sera sensible ˆ tout acte de mŽpris en lien avec la couleur de peau de cette derni•re. Pour avoir acc•s ˆ ces interactions ethno-raciales difficiles, il faut pouvoir prendre en considŽration le rŽcit quÕen font les personnes qui les ont vŽcues. Je reviens ci-apr•s bri•vement sur deux situations de profanation de la face 2  (Goffman 1974) qui mÕont ŽtŽ rapportŽes. Le premier type de profanation rencontrŽ est ce que Erving Goffman a nommŽ Ç la profanation rituelle Ôen faceÕ È 3  (Goffman 1974 : 78) qui peut consister en des actes de violence, physique ou verbale. Dans sa forme nŽgative la plus extrme, lÕinteraction peut ainsi prendre la forme dÕune atteinte faite au corps de lÕindividu. AndrŽ (prŽnom dÕemprunt), un homme ‰gŽ de 40 ans, dÕascendance congolaise (RDC), revient sur la violence que ses amis et lui ont subie au milieu des annŽes 1990 de la part de membres de partis politiques dÕextrme-droite : Ç AGIR, le Front National, mouvement du Front National. Je me rappelle, jÕavais quoi, 17, 16-17 ans lˆ, parfois, quand on rentrait de la maison, on se faisait agresser par ces gens-lˆ. (É). JÕai gardŽ des blessures qui me  restent. È (entretien du 21/08/2015). 2  Selon Erving Goffman, la face est Ç la valeur sociale positive quÕune personne revendique effectivement ˆ travers la ligne dÕaction que les autres supposent quÕelle a adoptŽe au cours dÕun contact particulier È (Goffman 1974 : 9). 3  Erving Goffman utilise certes la profanation rituelle en face pour dŽcrire certaines interactions dans lesquelles sont impliquŽs les malades dÕun service psychiatrique (Goffman 1974 : 78-79). Il nÕen demeure pas moins quÕelle peut appara”tre dans des rencontres entre des interactants possŽdant une autre qualitŽ et se trouvant en des lieux diffŽrents que cette institution totale.     Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl - octobre 2018 Ð Analyse n¡ 7 - th•me racisme Une autre situation de profanation de la face est rapportŽe par Thomas (prŽnom dÕemprunt), jeune homme de 17 ans, nŽ en Belgique, dÕascendance congolaise (RDC), qui relate notamment les propos de lÕun de ses enseignants ˆ son Žgard : Ç Et, en fait, cÕest pas la premire fois que je re•ois des insultes. DŽjˆ, y a deux-trois semaines, au foot, on mÕavait insultŽ de Ôsale NoirÕ ; lÕannŽe passŽe, jÕai eu un prof euh qui, pendant toute lÕannŽe, ˆ chaque heure de cours, cÕŽtait en religion, il avait au moins une phrase  raciste envers moi, du genre, quand je rigolais, Ôoh, celui-lˆ, il a EbolaÕ, Ôoh, cÕest encore un NoirÕ, Ôpourquoi vous tes ici ?Õ, des trucs comme •a. È ( focus group  du 11/10/2015). Ce type de donnŽes est difficile ˆ rŽcolter par lÕobservation directe car le biais de la modification des comportements (Olivier de Sardan 2008 : 92-93), en raison de la coprŽsence du chercheur lors de lÕinteraction, appara”t et conduit ˆ inhiber certaines attitudes ou certains comportements dans le chef de personnes associŽes au groupe majoritaire blanc. Dans le cadre de mon enqute de terrain (Olivier de Sardan 2008 ; Beaud et Weber 2010), menŽe avec ma qualitŽ de chercheur blanc, jÕai pu constater que l'observation permet rarement d'accŽder aux interactions les plus difficiles et/ou les plus violentes, cÕest-ˆ-dire celles o la profanation de la face des personnes noires est la plus flagrante (Goffman 1974). Les outils du rŽcit de vie et du focus group 4  constituent alors des ŽlŽments complŽmentaires pour le recueil de donnŽes de premi•re main qui permettent d'Žclairer la condition noire des individus afro-descendants. Autrement dit, lÕŽtude des interactions sociales peut aussi passer par une analyse des rŽcits. Il est important de le souligner car celles-ci sont en gŽnŽral considŽrŽes comme devant tre apprŽhendŽes par lÕintermŽdiaire de lÕobservation 5 . Par ailleurs, Erving Goffman, ethnographe (auto)dŽsignŽ connu pour ses Žtudes des interactions sociales, ne semble pas tre en reste en la mati•re, particuli•rement dans son ouvrage Stigmate  (1975), ayant lui-mme mobilisŽ les rŽcits dÕindividus stigmatisŽs. Comme le notent StŽphane Beaud et Florence Weber, Ç [É] si lÕenquteur ne peut observer in situ, il demande aux propres enqutŽs de lui livrer leurs propres observations. È  (Beaud et Weber 2010 : 155). Cette mani•re de recueillir des donnŽes entre alors en rŽsonance avec les mŽthodes du rŽcit de vie proposŽe par Daniel Bertaux (2016) et du focus group . 4  Le  focus group , en raison fait quÕil permet que des semblables soient prŽsents, rŽduit la crainte de profanation de la face qui peut exister chez certains enqutŽs noirs dans le cadre de lÕentretien individuel menŽ par un chercheur blanc. Cet entretien nÕest en effet quÕune interaction mixte parmi dÕautres. 5  Cependant, relevons aussi que Jean-Michel Chapoulie (2011) et Didier Demazi•re (2011) ont montrŽ quÕil ne semblait pas en tre ainsi chez la plupart des auteurs classiques et des chercheurs contemporains Žtudiant les interactions sociales.     Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl - octobre 2018 Ð Analyse n¡ 7 - th•me racisme Conclusion La prŽsente contribution avait pour objectif de pointer les limites du recours au seul outil de lÕobservation des interactions pour examiner les contacts mixtes ethno-raciaux et lÕimportance dÕy associer les rŽcits des personnes. En outre, elle est lÕoccasion de rappeler que ce nÕest parce que quelque chose ne sÕobserve pas dans lÕenqute de terrain quÕelle nÕexiste pas. Les ŽlŽments ici restituŽs montrent que ce nÕest pas seulement le chercheur en sciences sociales, mais toute personne, en ce compris le travailleur social, qui se confronte ˆ la difficultŽ dÕapprŽhender les interactions ethno-raciales, dÕen rendre compte et de les prendre en compte lorsquÕelle appartient au groupe majoritaire blanc. Bibliographie. BEAUD StŽphane et WEBER Florence, 2010, Guide de lÕenqute de terrain , La DŽcouverte, Guides, Grands rep•res, Paris. BERTAUX Daniel, 2016, Le rŽcit de vie , Armand Colin, Collection 128, Paris. CHAPOULIE Jean-Michel, 2011, Ç Ë propos de la tradition interactionniste È, Recherches qualitatives , Volume 30, n¡1, pp. i-vi. DEMART Sarah, SCHOUMAKER Bruno, GODIN Marie et ADAM Ilke, 2017, Des citoyens aux  racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais , Fondation Roi Baudouin, Bruxelles. DEMAZIERE Didier, 2011, Ç LÕentretien biographique et la saisie des interactions avec autrui È, Recherches qualitatives , Volume 30, n¡1, pp. 61-83. Eurobarom•tre, 2015, La discrimination dans lÕUE en 2015 , sondage commandŽ par la Commission europŽenne, Factsheets in National Language, Belgium, FR, http://ec.europa.eu/COMMFrontOffice/publicopinion/index.cfm/Survey/getSurveyDetail/instruments/SPECIAL/surveyKy/2077. FASSIN Didier, 2011, La force de lÕordre. Une anthropologie de la police des quartiers , Seuil, La couleur des idŽes, Paris. GOFFMAN Erving, 1974, Les rites dÕinteraction , Les Žditions de Minuit, Le sens commun, Paris. GOFFMAN Erving, 1975, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps , Les Žditions de Minuit, Le sens commun, Paris.
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